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L'abeille solitaire



 

Vite, vite, je vais être en retard. C'est la chose que je déteste le plus au monde. Les gens en retard. Comme ma mère qui ne sait pas ce qu'est d'être à l'heure. Cela m'angoisse de ne pas respecter un planning que je me suis forgée mentalement pour me sécuriser d'un monde dont je ne comprends pas les règles. 

Il faut dire que d'arriver en plein milieu de cours n'est pas ce qu'il y a de plus plaisant. Tout le monde vous regarde comme une bête curieuse. J'en suis morte de honte moi qui veux me faire aussi petite qu'une souris, rester dans ma bulle, mon monde et être invisible. 

L'école m'a toujours angoissé. Toute cette cohue, ce bruit, ces gens qui hurlent et dont on ne sait jamais ce qu'ils veulent, les bagarres, les filles qui se chamaillent et se font des coups bas pendant que les garçons tirent les cheveux de ces dernières. Pour moi, l'école est une jungle où je tente de comprendre les lois et de m'intégrer sans jamais y parvenir. 

 

Je suis assise sur mon siège et j'observe, muette, les écoliers qui grattent sur leur cahier, en attendant de voir ce qu'il faut faire. Je suis bonne élève mais mutique. 

Sur mes bulletins est écrit élève rêveuse, dont on n'a pas encore entendu le son de sa voix. 

Rêveuse, peut être, j'observe et je m'invente des histoires avec les professeurs qui me prennent sous leur ailes moi qui suis en manque d'affection dans une famille dysfonctionnelle. Je rêve d'un ailleurs, je rêve d' un autre monde plus simple, plus concilient pour des enfants fragiles comme moi. 

 

  • As-tu quelque chose à rajouter, m'interroge-t-on. 

Sur quoi ? Je suis prise au dépourvue, que dire, je deviens rouge puis blanche comme un linge. J'étais encore partie dans mes rêves de monde idéal. 

 

Vite, vite, je vais être en retard, je déteste cela, me faire remarquer. Je cours, j'halète, je transpire,. L'école est à deux pas mais me semble être à des kilomètres. Je suis un escargot quand je cours, je suis lente et ne tiens pas le rythme, j'ai toujours été lente de nature. Ma mère me dit que je suis lymphatique. Je rate une marche. Je tombe.  Ce n'est pas la première fois. Je suis maladroite. Et raide. On me dit que je suis incapable de faire de la gymnastique. Je suis raide comme un piquet. 

 

Je suis quelqu’un de solitaire, j’ai quelques copains mais les filles me sont étrangères. Je n’ai jamais compris pourquoi. Pourquoi j’ai toujours eu plus d‘affinités avec les garçons, et leurs jeux, aller piquer les clous et le marteau dans la garage de mon père et partir à l'aventure avec deux garçons derrière moi pour nous imaginer dans un autre monde, pendant que nous construisons notre cabane quelques peu décousue avec quelques planches et bouts de bois ramassés ici et là au gré de nos découvertes. 

Mais les filles? Nous jouions parfois aux cartes dans la cour de récréation, je me les faisais piquer systématiquement et je n’avais que mes yeux pour pleurer, enfin presque puisque cela ne m’interessait finalement pas plus que cela. Juste un jeu comme un autre pour tenter de rentrer en contact avec cette bande d’extraterrestre à nattes. 

Je désespérais de leur parler. Parler de quel sujet ? Et avec qui? Moi, mes loisirs n'étaient pas les leurs. Barbies? Non que nenni ! Je plongeais mon nez dans les livres ou dans mes feuilles blanches soit pour dessiner ou pour écrire. Ou sinon, je passais des heures à faire des puzzles. 

Leur parler de ma famille? Aussi bizarre soit elle, je n’avais pas envie d’aborder le sujet. Je me sentais vraiment différente par rapport aux autres. J’avais l'impression de vivre à la périphérie du monde et aucun sujet qu’elles abordent n'étaient à ma portée. 

Alors, je faisais du vélo ou du bricolage avec les garçons avec qui je faisais des courses poursuites ou avec qui je faisais les montagnes russes en cross avec mon VTT sur les bosses à la sortie de l'école. 

 

Ma mère a voulu organiser mon anniversaire, qui d’habitude se fête en juillet. J’ai invité les élèves de ma classe, un jour de juin. 

Le jour J, je me suis retrouvée devant mon gâteau à souffler mes bougies avec pour seule invitée ma voisine qui avait eu la gentillesse de venir. Personne d'autre n'était venu. 

 

L'école , une jungle pour moi. 

 

Je suis un fantôme, je suis invisible et j’ai tout fait pour le rester. 

Alors arriver en retard, et avoir toutes ces paires d’yeux qui allaient me fixer comme une bête noire, c'était au-dessus de mes moyens. 



 

Je cours de plus en plus vite, même si j’ai l’impression de faire du sur place. J’ai un point de côté, je suis essoufflée. Je m'arrête quelques secondes. Respire un bon coup. Il faut que je me calme. Ce n’est rien me dis- je, ils ne vont pas me manger. Mais c’est plus fort que moi. J’ai une terreur qui monte en moi. Une angoisse qui me remonte du ventre jusqu’au cœur, m’obstrue la gorge et m'empêche de respirer. j'étouffe. J'étouffe de mes propres rigidités, de mes propres règles et horaires, les barrières que je me fixe mentalement chaque jour, chaque heure et chaque seconde de ma vie. tout doit être réglé comme une horloge. Et aucun grain de sable doit enrailler la machine sinon, je suis perdue. 

 

J'arrive à la porte de l'école primaire. Je monte les escaliers, manquant une nouvelle fois de me ramasser par terre. J'ai quinze minutes de retard. Pour moi c'est énorme. Cela embrouille tout mon planning, et mélange ma tête. 

Je frappe à la porte de ma classe de cm2. 

 

  • Oui ? 

 Je tente de parler pour me confondre en excuse mais les phrases se mélangent dans ma tête. 

  • Alors maya on a butiné en route ? C'est la nouvelle mode des abeilles ? 

 

Les autres élèves rigolent et se moquent de moi. Je ne comprends pas la blague de mon instituteur. Il montre mon survêtement car nous avons sport aujourd'hui. Je m'observe des pieds à la tête. Maman m'a acheté un jogging de haut en bas rose à rayures noires. Une abeille rose et noire. Je suis la bouche grande ouverte ne sachant que dire. Je reste clouée sur place. 

 

L' instituteur me prend le bras pour m'emmener dans la salle mais c'est comme s'il m'avait brûlé. 

 

Maya, c'est un surnom qui m'est resté depuis ce jour-là. Maya la petite abeille autiste.

 

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